Saint Samson sur Rance (Côtes d'Armor)


Photos : chez soi. 

Joie des villages français, n'en déplaise à certains mauvais coucheurs, l'église a scandé toutes les heures et a dingdongué à toute volée l'angélus de 7 heures. La route étant longue aujourd'hui, ce réveil champêtre ne nous gêne guère, car comme les Celtes, les Francs, les Goths et Cie, nous quittons les sombres forêts germaniques direction soleil couchant. 
Douce descente du plateau lorrain qui nous permet en quelques kilomètres de changer de bassin versant (successivement, la Saône, la Meuse et la Seine, tout près de leurs sources), les coteaux champenois aux promesses pétillantes, la Brie et à l'ouest son pendant la morne Beauce, entre la banlieue peu enviable, puis les douceurs vallonnées du Maine et du Perche, bientôt le bassin de Rennes, la bascule vers le versant Manche, la traversée de la Rance, la maison.
Ce matin les températures étaient fraîches, la campagne blanchissait tant elle pouvait dans un ciel pur qui s'est grisé sur Paris. Cliché ? Non, plus vers l'ouest, les nuages ont déversé des trombes d'eau et à la "frontière" bretonne, la pluie a cessé nous livrant de belles éclaircies. 
Maintenant, notre véhicule après avoir fait le tour de son pays natal est rentré chez lui, s'est délesté de sa cargaison qui a retrouvé ses aises près d'une bonne source de chaleur. 

Girmont Val d'Ajol (Vosges)


Photos : Kientzheim, porte, maisons et vignobles avec provision personnelle, solides fermes vosgiennes. 

Les pluies d'hier ont lavé le ciel à grande eau et un franc soleil réchauffe un air un peu frais. "Ce matin, dès l'aube, à l'heure où blanchit la campagne, nous partîmes. Vois-tu, nous savons que tu m'attends, nous irons par la forêt, nous irons par la montagne. Nous ne pouvons demeurer loin de toi plus longtemps." Merci à Hugo pour cet emprunt car ce matin, la mer de nuages inondait les vallées et le vert des prairies luisait de rosée blanche qui s'élevait en volutes.
Et vers toi, nous sommes revenus de la façon la plus évidente, en franchissant le Rhin entre Brisach et Neuf-Brisach.
L'Alsace sera comme un sas culturel entre France et Allemagne. La toponymie est très allemande mais on y parle français, quoique... Les maisons à colombages sont dans le style allemand mais les raisons sociales sont écrites en français. Ce sera aussi l'occasion de renouveler notre stock au milieu de ces vignobles pas encore tout à fait vendangés. 
Au col de la Schlucht, un petit regard en arrière au-delà du Rhin, par dessus la Forêt noire vers les lieux visités ces dernières semaines. 
Sur le versant alsacien, plutôt rude, les forêts sont intactes ; côté lorrain, elles portent les stigmates de la voracité des scolytes et des parties entières ont été abattues. Promenade dans ces bois meurtris sur des sentiers fréquentés habituellement à la fin de l'hiver lors de séjours curatifs et thermaux. 

Schweighausen (Bade-Wurtemberg)


Photos : dans les rues de Weimar, la Forêt noire, verte ou noire ?

Nous quittons la douceur de vivre à Weimar, cap vers le Sud-ouest. Nous traversons à grande vitesse la Forêt de Thuringe, par de longs tunnels et d'audacieux viaducs qui nous laissent voir que l'automne pare de ses couleurs mordorées les feuillus. 
Les libéralités quant à la vitesse offertes aux usagers des autoroutes sont vite contrariées par la densité du trafic et les travaux à n'en plus finir. Et quand nous entrons en Bavière, le land le plus méridional d'Allemagne, par son coin Nord-ouest, comme un cliché, le soleil éclabousse l'habitacle et les vignobles de Wurzbourg. 
Mais ces douces collines sont capables d'arrêter les dépressions et l'automne nous jouera son rôle d'irrigation naturelle par des pluies abondantes. 
Nous longeons le Rhin par sa rive droite, l'allemande, prenons un peu de hauteur pour lire la ligne bleue des Vosges vue de ce côté. Nous ne verrons qu'une accumulation de nuages, un rideau de pluie. 
Nous pénétrons dans la Forêt noire aux verts soutenus. La pluie cesse, les sommets se dégagent retenant des lambeaux de nuages, les fermes cossues et impeccablement propres se détachent dans ce camaïeu de verts. Le nom de ce massif aurait-il été mal choisi, ses parrains peu inspirés lors du baptême ? Quelques pas infirmeront cette hypothèse et le côté sombre des sapinières vaudra tous les justificatifs. 

Ettersburg 2 (Thuringe)


Photos : maison de Goethe: jardin et bureau, Goethe tagué, tresse d'oignons, école du Bauhaus, "route du sang " vers Buchenwald. 


Grâce à une femme, la duchesse Anna Amelia, nommée régente alors qu'elle était mineure et enceinte, Weimar se développa et devint la ville que l'on connaît mondialement. Elle fit venir autour d'elle, femme artiste et cultivée, ce qui se faisait de mieux chez les penseurs, les poètes, les peintres, les musiciens. 
Johan Wolfgang von Goethe vécut une vingtaine d'années dans cette grosse maison bourgeoise restaurée après les bombardements qui avaient saigné la ville en mars 1945. On devine en flânant dans le jardin les ombres de Goethe et de son ami et voisin Schiller devisant sur la beauté du monde et sa fragilité, sur la versatilité de la nature humaine. Puis, il montera à grandes enjambées l'escalier, s'assiéra à son bureau entouré des souvenirs de son voyage en Italie, couchera fiévreusement sur le papier quelques vers qui resteront ou pas.
Dans l'église Saint Pierre et Paul, au début de la Renaissance, Cranach l'ancien s'est peint en témoin de la crucifixion et recevant un jet de sang. 
Dans une église voisine, 150 ans plus tard, Bach y fut maître de chapelle et un peu plus loin, en lieu et en date, encore 150 ans, l'opéra fut dirigé par Franz Liszt, qui invita Wagner et "Lohengrin" y fut créé. C'est dans ce même bâtiment, juste derrière la statue de Goethe et Schiller, que les députés allemands fuyant le tumulte de Berlin, deux jours avant l'armistice du 11 novembre 1918, écrivirent une constitution jetant les fondements de la république et de la démocratie en Allemagne. Cette République de Weimar sera bientôt piétinée par les bottes nazies. 
On pourrait aussi ajouter à cette liste Nietsche qui y finit ses jours ou encore Carl Zeiss qui lui les débuta avant de partir à Iéna, toute proche et en faire une capitale de l'optique. 
Weimar, la ville classique par excellence, est heureusement sinueuse, couverte de parcs à l'anglaise, colorée et au marché des oignons, les vendeurs les ont tressés dans des couronnes d'automne. 
En sortant de la vieille ville, un grand bâtiment rectiligne, aux grandes fenêtres ouvrant sur des ateliers, abrite l'école d'architecture. C'est l'ancienne école du Bauhaus, maintenant dans l'université du même nom, et hélas nous ne ferons qu'entrapercevoir les projets des élèves derrière les fenêtres, celles-ci restant closes pour cause de Covid. Ce sera aussi l'occasion d'une rencontre avec deux étudiantes françaises fraîchement arrivées à Weimar pour leurs études. Si Goethe est partout, certains semblent trouver sa présence pesante en le couvrant partiellement. 
À quelques kilomètres de cette ville lumière, de l'humanisme un nom claque beaucoup plus sinistrement, Buchenwald ! On entre dans ce camp de concentration par la porte où est inscrite la devise "Jedem das Seine" ( à chacun son dû) sous la pendule marquant indéfiniment 15h15, l'heure où le camp fut libéré. 

Ettersburg (Thuringe)


Photos : façade du musée du Bauhaus, chaise exposée, dans les rues de Weimar, classicisme et jeunesse, au Konditorei. 


Hier soir, pendant notre partie de cartes, nous nous demandions si le brame des cerfs durerait longtemps. Les chaleurs des dernières heures auront enfanté un orage dont l'écho du tonnerre roulera dans la montagne et mettra fin aux mugissements sauvages. 
Weimar a une réputation mondiale. Comment l'aborder ? Le hasard de notre stationnement (était-ce vraiment une facétie de la fortune ?) nous conduira vers un gros cube de béton, aux lignes strictes qui laisse dubitative la charmante demoiselle qui nous aura aidés à trouver notre chemin et admiratifs ces visiteurs qui entreront avec nous. 
Le visionnage de la série "Bauhaus, un temps nouveau" nous avait mis en appétit et nous servira de viatique pour ce musée. La modernité de tout ce qui est exposé est frappante, du meuble aux bouilloires, des poignées de porte aux costumes de théâtre, des esquisses aux sculptures. Tout matériau avait son utilité pratique et artistique, rien de superflu. Et à  ma grande surprise, quelques professeurs et étudiants sont allés faire un tour dans l'immatériel, et donc la musique, et leur première référence musicale sera... Erik Satie !
Weimar évidemment célèbre partout Goethe et Shiller, mais ça c'est pour demain. 
Weimar respire la culture de partout. Des librairies, des galeries, des magasins d'instruments de musique. Weimar respire la jeunesse. Des poussettes, des vélos cargos, des bras remplis d'enfants. Revers de la médaille : attention aux vélos qui circulent beaucoup et la recherche d'un Konditorei (salon de thé), institution allemande, nous prendra un temps certain, "l'Italie" les ayant supplantés par des gelateria aux noms évocateurs. Il va falloir faire des compromis, mais les Allemands maîtrisent cet art, et seront bien obligés après les élections d'hier. 

Meura (Thuringe)

Photos : maisons couvertes d'ardoises, Oberhof : sauteurs en action, Lauscha : boules de jardin et souffleur en action. 


L'Allemagne travaille perpétuellement ses routes, vous les barre et vous les dévie. Aussi nous tombons sur une Umleitung (déviation) par jour, et quand nous circulons à pied ou à vélo, nous ne sommes pas épargnés, sentier ou piste cyclable en travaux. La déviation du jour nous fera traverser sur le versant méridional de la Forêt de Thuringe, de gros bourgs ruraux, agglomérés les uns aux autres, à peine séparés par de petites usines, la fierté allemande. Les façades petit à petit se parent d'ardoises, sur les quatre pans, des pieds à la tête. 
Oberhof est la capitale allemande du ski nordique. Nous arriverons au tremplin pour voir ces hommes volants tutoyer le soleil. Ces jeunes gens, membres de l'équipe d'Autriche connaissent-ils Icare ? Un coup de sifflet léger de l'entraîneur, un sifflement puissant des skis sur la piste synthétique, l'envol, la grâce, le silence, des secondes semblant suspendues, une légère explosion lors de l'atterrissage une centaine de mètres plus loin, le sifflement rêche des skis qui freinent, le cri de bonheur ou de dépit de ces hommes qui quelque part ont un petit grain de folie. 
Ailleurs, on roule sur des skis, sur des VTT dans des pentes bien prononcées, sur des patins. 
La route sinue dans la forêt que l'on devine giboyeuse et prodigue. Elle est somptueuse, et contrairement à sa consœur du Harz, elle ne subit qu'en toute petite quantité la plaie des scolytes. 
Derrière ses façades gris-bleu, Lauscha souffle le verre depuis la fin du XVIème siècle, et au mitan du XIXème, eut l'idée de se spécialiser dans la décoration du sapin de Noël. Et c'est Noël tous les jours ici, les magasins des manufactures se succédant tout le long de Hauptstraße, exposant leurs productions de toutes les couleurs, de toutes les formes, de tous les motifs et aussi, plus insolites de grosses boules pour mettre des couleurs au jardin. Il y fut aussi inventé l'œil artificiel, autrement dit l'œil de verre. Personne ne s'étonnera de trouver à la sortie de cette petite ville de beaux sapins, tout à fait naturels, décorés de grosses boules, au pied du tremplin et de la piste de luge. 
Aujourd'hui, nous sommes rentrés dans [le] Gotha*, et nous resterons simples. 
* Gotha : ville de Thuringe où était édité un almanach retraçant toutes les généalogies royales. 

Brotterode (Thuringe)


Photos : vue vers Großer Inselsberg, silhouette de Struwwelpeter (conte d'Hoffmann) à Bad Tabarz, falaise et dyke de porphyre, grand tremplin de saut à ski à  Brotterode. 

Großer Inselsberg est, à 916 mètres d'altitude le point culminant de la Forêt de Thuringe. Par "forêt", entendez massif montagneux boisé, comme la Forêt noire. De son sommet, la vue est prescrite par tous les guides. Mais une solide antenne relais, entourée d'une non moins solide clôture, vous empêche d'en profiter et le pire, c'est qu'il n'y a même pas de réseau !
Bad Tabarz, station climatique, étale le long de sa rivière des villas des années folles (à qui servaient-elles du temps de la RDA ?) et honore Heinrich Hoffmann, celui des contes venu ici au XIXème en villégiature.
La partie la plus intéressante de ce lieu se trouve à la sortie de la ville, lorsque la vallée s'étrécit, ses versants se boisent et se verticalisent dans des falaises de porphyre leur donnant une jolie teinte rougeâtre. L'histoire géologique mouvementée et principalement volcanique a laissé en héritage ces dykes se dressant fièrement au-dessus des pins ici épargnés, ailleurs une grotte lieu de toutes les légendes. Le ciel immensément bleu, le vert éclatant des pins, le rouge rosé des pierres, la tenue estivale du jour vous transporterait vers l'Estérel avec en prime l'odeur sucrée des pins, comme un bonbon des Vosges. 
À Brotterode, à quelques kilomètres de Ruhla, d'autres hommes volants vont jouer dans les cieux de leur tremplin à l'air si fragile. Un ancien champion olympique local de biathlon y fait campagne devant le théâtre de ses exploits passés. On vote demain et ça, c'est sérieux.