Ludwigsburg (Mecklembourg Poméranie)

Photos : Prora, blocs en état et réhabilité  - Sellin, "Seebrücke" - Wiek, pont hollandais. 


À Prora, à l'est de l'île de Rügen, sur un étroit isthme entre Bodden et Baltique, le régime nazi avait entrepris de construire la plus grande station balnéaire du monde pour les travailleurs aryens. Huit bâtiments de 5 étages rigoureusement identiques, séparés par une allée "majestueuse" ouvrant vers la mer, sur près de 5 kilomètres de long ! "Le colosse de Rügen". Inauguré en juillet 1939, ce complexe n'a jamais servi en raison de l'entrée en guerre. Il servit d'hôpital à la fin de guerre, de camp de réfugiés pour les Hambourgeois après le bombardement de leur ville, de base militaire en partie secrète au temps de la RDA, et maintenant qu'en faire ? Une question qui agite architectes, historiens et politiques. Peut-être ce couple de vieux se tenant tendrement la main, aux regards désabusés, connaît la réponse, ayant vécu trois régimes: le nazi, le communiste et la démocratie libérale. 
Une moitié de bloc a été réhabilitée en auberge de jeunesse, l'autre est en état de délabrement plus ou moins avancé. D'autres blocs sont devenus des ensembles touristiques, retour à l'origine, une autre partie résidence pour personnes âgées, et encore beaucoup attendent les millions nécessaires à leur remise en état. 
À quelques kilomètres, à Sellin, l'architecture balnéaire montre un aspect plus joyeux et insouciant, sentant bon l'iode et les années folles. 
Avant de prendre le bac pour regagner le continent, plusieurs dizaines de grues nous regardent passer, indifférentes. 
À Wiek, quartier de  Greifswald, petite ville hanséatique, nous retrouverons un peu de Hollande dans ce pont en bois qui relie les deux rives du port où nous achèterons du maquereau fumé, dégusté à notre bivouac du soir, sous les V des grues en vol. 

Breege 2 - Île de Rügen (Mecklembourg Poméranie)

Photos : falaises de Jasmund  - plage de Breege 

Aujourd'hui nous troquons nos pédaliers contre les solides roues d'un bus dont nous profiterons bien car une erreur funeste dans les numéros de ligne nous fera perdre un peu de temps et de patience. 
Arrivés enfin à notre point de départ de notre randonnée dans le parc national de Jasmund au Nord-est de l'île, une autre contrariété interviendra : pour atteindre le site le plus emblématique, la Chaise du roi, il vous faudrait pénétrer dans un lieu dédié au commerce et éventuellement à la pédagogie moyennant votre obole. Nous avons déjà connu ce genre d'extorsion au Cap Nord ou encore à la Chaussée des Géants. Espérons que nous ne verrons jamais ça au Cap Fréhel ou à Etretat !
Nous nous abstiendrons de ce passage fort dispensable et fort gaillardement nous entamons réellement notre balade. 
La particularité de cette côte, classée par l'UNESCO, est d'être formée d'une haute falaise crayeuse aussitôt bordée par une épaisse forêt de hêtres vigoureux. Conséquence immédiate, la mer n'apparaît que rarement et quand quelques troncs sont suffisamment espacés, nous mesurons cet à-pic plutôt vertigineux, et tout en bas, des cygnes rament langoureusement et des cormorans chapardent. 
Un rude escalier, la grève de galets, la recherche vaine d'ambre et le sentiment d'être un peu écrasé par cette masse blanche à l'aspect si friable qui doit supporter les assauts de la mer et le poids d'une forêt. 
Lors de notre retour par le bus, cette fois-ci sans faute, nous bénirons les autorités qui nous permettent de nous rendre d'un point à un autre avec possibilité de retour. 
Au port où nous mangeons notre rituel hareng, où l'on se rend compte que le yachting, tout au moins ici, est un loisir très masculin, pour hommes fortunés, au vu des bateaux et des berlines qui les attendent, même s'ils s'encanaillent d'un tatouage aux motifs marins et d'une boucle à l'oreille. 

Breege - Île de Rügen (Mecklembourg Poméranie)

Photos : sous le soleil du cap Arkona - falaises - fumerie de harengs - repas du soir. 

L'île de Rügen a une géographie très complexe, entre ses Bodden (lagunes), ses pointes, ses isthmes. Un bac nous permettra de traverser le déversoir de ces bodden au Nord-ouest. Paradis ornithologique, les grues vues en attestent comme les vols d'oies sauvages particulièrement bruyantes, l'île alterne de longues plages de sable fin derrière son cordon de dunes et des falaises vers ses pointes. 
De ce fait notre sortie vélocipédique épousera le relief et nos mollets s'en souviendront. Tout comme nos fessiers au regard de la piste cyclable qui enquille des passages pavés sortis de Paris-Roubaix, ou d'autres aux dalles de béton d'une autre époque plus ou moins jointoyées.
Nous verrons sur notre parcours un site mégalithique d'origine scandinave, un café très prisé par les passagers forcément à vélo, un charmant village de pêcheurs, Vitt, au creux de la falaise aux odeurs entêtantes de hareng fumé, et le phare en brique sur le promontoire du Cap Arkona, le lieu le plus ensoleillé d'Allemagne (la météo du jour et de ceux d'avant le confirme) et un des plus au Nord! Et donc pour nous le point le plus septentrional et donc coup de volant (et de guidon) vers le Sud. 
Ce soir notre repas de harengs se fera au son de l'accordéon, pas rance du tout, suivi par une promenade so romantischsur la plage le long de la Baltique. Hélas des invités ailés, hématophages et indésirables l'abrégeront. 

Prerow - presqu'île de Darß (Mecklembourg-Poméranie)

Photos : forêt  - phare de Darß - le littoral  - l'or de la Baltique, l'ambre  -  porte à Prerow 

Faudrait-il croire que tous les Allemands sont en vacances et convergent vers nos destinations choisies ? Aussi les petits embouteillages engendrés leur permettront de lire les affiches électorales qui enguirlandent les réverbères. La plupart ont des slogans très consensuels, les autres plus revendicatifs voire provocateurs.
Une longue promenade à vélo dans cette presqu'île de Darß sur des pistes cyclables au trafic plus dense que sur la route en contrebas. D'abord sur la digue puis à travers une belle forêt aux teintes boréales dont le sol, la latitude compensant l'altitude, se couvre de myrtilliers hélas sans baie. Et brutalement apparaît au-dessus de la cime des arbres la lanterne du phare. Sous l'effet de l'érosion, accentué par le dérèglement climatique, ce phare sera un phare en mer dans 50 ans.
En attendant cette échéance, nous nous promenons les pieds dans l'eau de la Baltique, pas plus fraîche que notre Manche, à la recherche de son or, l'ambre. 
La côte est sauvage, juste cette très longue plage, la dune, la forêt. 
Et lestés de ces quelques pépites arrachées à la mer, nous allons déguster un Bismarck*, petit plaisir vengeur et un peu anthropophagique. Et comme un clin d'oeil, la pianiste de rue joue du Yann Tiersen, rapprochant ainsi les îles (ou presque ici). 
* Bismarck : hareng mariné. 

Fährdorf - Île de Poel (Mecklembourg Poméranie)

Photos : Schwerin ( château, cathédrale, vieille ville) - Insel Poel (ferme ancienne, Kombinat) 


Ah quel plaisir de rouler à vélo sur de bonnes pistes cyclables que ce soit bien sûr aux Pays Bas ou ici en Allemagne le long des digues ou dessus ou comme aujourd'hui pour se rendre au centre de Schwerin ou ce soir arpenter Insel Poel.
À Schwerin le château au milieu du lac vous saute immédiatement à la figure. C'est so romantisch. Curieux mélange de baroque, de classicisme, de renaissance, d'emprunts assumés à Chambord. Le jardin vous incite à la flânerie. 
La cathédrale en brique en impose aussi par sa hauteur, ses quelques fresques et son dépouillement très luthérien. La vieille ville a dû être en partie détruite, ayant été laissée à l'abandon pendant la période communiste. 
Les villages alentours sont regroupés autour de ce qui reste de l'ancienne ferme collective et les habitations sont ... collectives. 
Retrouvailles avec la Baltique, souvent cachée derrière un rideau roselier, ses myriades d'oiseaux, sa côte plate mais pas vraiment rectiligne, et là-bas sur le continent à Wismar fument les cheminées jumelles d'un ancien Kombinat, réminiscence de ces temples de l'industrie lourde que vénérait tant l'ancien régime. C'est nettement moins romantisch que le Schloß de Schwerin. 

Schwerin (Mecklembourg-Poméranie)

Photos : "frontière" - photo d'archive du 12 novembre 1989 prise au même endroit - grues cendrées - lac de Schwerin 

En allant vers l'est le relief aurait des frémissements vallonnés. La culture des choux laisse place à celle plus poétique des sapins de Noël et aussi celle plus prosaïque des betteraves, des pommes de terre. Les villages aux fermes cossues se regroupent autour de leur église et du cimetière, véritable petit parc paysager. 
De la plaie qui coupait l'Europe il y a encore un peu plus de 30 ans ne subsiste plus que le panneau commémorant l'événement. Un œil plus attentif observera que les châtaigniers qui bordent la route sont plus récents sur une bonne centaine de mètres, que ce chemin bordé de ronces qui coupe les champs n'est pas très ancien et qu'au village qui suit, les petits immeubles bien qu'ayant subi un ripolinage dissimulant leur teinte grisâtre ont bien conservé leur origine communiste. 
Une escouade de grues cendrées nous accueille mais malgré leur placidité apparente elles s'éloignent dès que nous les approchons. 
Les faubourgs de Schwerin s'éparpillent façon puzzle dont les pièces seraient les jardins ouvriers, proprets et fleuris où les habitants viennent après manger, soit à 18 heures, les entretenir et éventuellement piquer une petite tête dans le lac au milieu des anguilles. 

Dieksanderkoog (Schleswig-Holstein)


(Photos : traversée de l'Elbe - une digue - plaisir de la trempette  - corbeilles de plage  - crevettiers)

Notre stratégie fut la bonne car après une nuit tranquille, nous avons pu embarquer sans trop d'attente. Le capitaine du bac, un marin d'eau douce pourtant, doit faire preuve de maestria pour manœuvrer dans le chenal étréci par la marée basse, les bancs de sable traîtres, le trafic maritime. Même les mouettes doivent aussi se maintenir sur l'eau entre le mascaret de la marée montante et la vague d'étrave. Et pendant ce temps, les innombrables éoliennes brassent l'air continuellement. 
Et comme on n'en a jamais assez, un autre bac pour franchir le canal de Kiel qui rejoint la mer du Nord à la Baltique. N'en déplaisent à ses cousins, Suez et Panama, c'est lui qui a le plus gros trafic au monde. Enfin, au tonnage transporté, il n'est que troisième. Mer du Nord est une cachottière qui se laisse désirer. Une première digue, des polders ici appelés koog, une deuxième digue, de nouveau des polders et enfin une troisième digue et elle est là ; enfin presque car vous êtes dans la mer des Watten et le plaisir des baigneurs est de marcher dans cette vase si particulière et si douce qui vous frémir de douceur quand elle vous passe entre les orteils. Et ensuite vous vous installez tranquillement dans une de ces corbeille de plage et vous philosophez, avec ou sans bière. 
À Büsum, la flottille de crevettiers, à en rendre jaloux Forrest Gump, attend la marée haute. Et leur pêche miraculeuse dera les délices de notre dîner.