Brotterode (Thuringe)


Photos : vue vers Großer Inselsberg, silhouette de Struwwelpeter (conte d'Hoffmann) à Bad Tabarz, falaise et dyke de porphyre, grand tremplin de saut à ski à  Brotterode. 

Großer Inselsberg est, à 916 mètres d'altitude le point culminant de la Forêt de Thuringe. Par "forêt", entendez massif montagneux boisé, comme la Forêt noire. De son sommet, la vue est prescrite par tous les guides. Mais une solide antenne relais, entourée d'une non moins solide clôture, vous empêche d'en profiter et le pire, c'est qu'il n'y a même pas de réseau !
Bad Tabarz, station climatique, étale le long de sa rivière des villas des années folles (à qui servaient-elles du temps de la RDA ?) et honore Heinrich Hoffmann, celui des contes venu ici au XIXème en villégiature.
La partie la plus intéressante de ce lieu se trouve à la sortie de la ville, lorsque la vallée s'étrécit, ses versants se boisent et se verticalisent dans des falaises de porphyre leur donnant une jolie teinte rougeâtre. L'histoire géologique mouvementée et principalement volcanique a laissé en héritage ces dykes se dressant fièrement au-dessus des pins ici épargnés, ailleurs une grotte lieu de toutes les légendes. Le ciel immensément bleu, le vert éclatant des pins, le rouge rosé des pierres, la tenue estivale du jour vous transporterait vers l'Estérel avec en prime l'odeur sucrée des pins, comme un bonbon des Vosges. 
À Brotterode, à quelques kilomètres de Ruhla, d'autres hommes volants vont jouer dans les cieux de leur tremplin à l'air si fragile. Un ancien champion olympique local de biathlon y fait campagne devant le théâtre de ses exploits passés. On vote demain et ça, c'est sérieux. 

Ruhla (Thuringe)

Photos : le Meißner dans la brume, promenade dans la canopée du Hainich, bureau de Bach, maison de Luther, tremplins de ski de l'Inselberg à Ruhla.


Ce matin, le Meißner s'est encapuchonné, et où l'on voit que lorsque des limbes s'accrochent dans les frondaisons, quand le vent chante sa complainte et fait grincer les branches, quand le coassement des corneilles vous poursuit, les frères Grimm avaient matière pour leur contes. 
Nous franchissons une nouvelle fois l'ex-frontière. Nous décidons d'appréhender la forêt du Hainich non par les troncs mais par les cimes. Et ainsi à une vingtaine de mètres au-dessus du sol, nous observons la canopée, distinguant les hêtres, les chênes, les charmes, les tilleuls, les frênes... Cette passerelle qui serpente entre les cimes est à la fois récréative et poétique. 
Une ville qui a vu naître et travailler deux hommes qui ont révolutionné leur époque ne peut être mauvaise. Johan Sebastien Bach est né à Eisenach en 1685 et y restera jusqu'en 1700. Quel plaisir de pénétrer dans sa demeure, d'y trouver quelques traces comme son clavecin ou son violon d'étude, de pouvoir écouter nombre de ses œuvres un peu partout, et tout cela gratuitement ! 
À quelques pas de la maison des Bach, une grosse maison bourgeoise, en 1534, un moine proscrit y est hébergé et va travailler à l'œuvre de sa vie. Martin Luther va traduire en langue vulgate, ici l'allemand parlé en Saxe, la Bible dans son intégralité, ancien et nouveau testament, et va bouleverser l'Europe entière. Une exposition temporaire ayant un grand succès relate les tentatives du régime nazi pour déjudéifier la Bible !
Après toutes les hauteurs atteintes aujourd'hui, qu'elles furent physiques, artistiques ou spirituelles, cette nuit pour notre bivouac, nous rêverons peut-être de voler. 

Hoher Meißner 3 (Hesse)

Photos : piscine thermale de Bad Sooden, moutons et hêtres au Meißner, église de Hausen.


Sous un franc soleil et un vent bien installé, nous profitons sans compter des bains bouillonnants, des jets d'eau, des courants qui vous entraînent dans un manège perpétuel, des petites bulles qui viennent vous picoter le corps dans les eaux chaudes thermales et forcément salées de la piscine de Bad Sooden. Et pour se revigorer après ça, rien ne vaut un bon paquet de vagues dans la piscine voisine. 
Nous partons plein d'espoir à la recherche des hôtes réputés discrets, très discrets même, de ces bois, chats sauvages et lynx. Las, et sans surprise, nous ne verrons que des moutons bien placides, de beaux morceaux de basalte, une hêtraie filtrant cette belle lumière de début d'automne, un rapace chassant avec son œil acéré. À Hausen, le village en contrebas, nous aurons la chance de tomber sur un homme très affable qui nous ouvrira les portes de l'église dont les fresques retrouvées ont été restaurées. 

Hoher Meißner 2 (Hesse)

Photos : dans les rues d'Allendorf, galerie thermale à Bad Soden, sentiers au Meißner, l'étang de Frau Holle. 


Allendorf décline sa rue principale, sa place et ses placettes, ses rues adjacentes, ses ruelles en dizaines de maisons à colombages. Comment se fait- il que dans de si nombreuses villes de toute taille, dans des villages, il existe autant de ces maisons habitées, entretenues, soignées où la moindre poutre, la moindre cornière, la moindre porte, le moindre encadrement de fenêtre, la façade même la plus modeste soient une occasion d'embellissement ?
En traversant la Werra, nous arrivons à la commune sœur, Bad Soden. Comme son nom le laisse penser, cette ville thermale laisse couler ses eaux salées sur des fascines de sapin que les curistes viennent respirer à plein nez, ces mêmes curistes qui promènent leur ennui dans ces galeries thermales ou le long des boutiques un peu désuètes. Nos lèvres garderont le goût salé de cette eau, et nos vêtements quelques points blancs. 
Les sentiers du Meißner offrent un tel choix que seules nos jambes à la fin fatiguées le limiteront. Dans son étang, Frau Holle a noyé au début du printemps tous les défunts, humains, animaux, végétaux de l'hiver et veille soigneusement à ce que nul ne s'en échappe. La béance qu'a laissée la mine à ciel ouvert, la Kalbe, se camoufle maintenant dans un épais taillis d'où une odeur tenace de scories de charbon vous pénètre les narines. Une ouverture vers l'est, vers la Thuringe et ce qui était autrefois un pays quasi interdit. Depuis les antennes intrusives américaines ont disparu et ont laissé la place à une paisible table d'orientation. 

Hoher Meißner (Hesse)

Photos : Meißner, hêtraie, épilobe, orgues basaltiques du Kitzkammer, plaisirs allemands. 

Les forêts du Meißner sont à peu près épargnées des scolites, les essences y étant plus variées mais ont été balafrées par Franz, tempête en 2019.
Les hêtres y sont vigoureux, poussent droit semble-t-il jusqu'aux cieux, sans doute pour aller chatouiller les dieux dans leur Valhala. 
Les frères Grimm ont couru la région pour moissonner toutes les histoires qui se racontaient à la veillée. Prenez un peu de légende nordique et ses mythes intemporels, allez voir ce qu'avait écrit la concurrence le siècle précédent en France, et vous obtenez un ensemble de contes qui traversent les siècles et les continents.
Depuis Frau Holle ne cesse de secouer ses édredons et ainsi de faire neiger. Des esprits plus étroits ou rationnels verront surtout le duvet des épilobes fanés qui volette au vent. Au Kitzkammer il faudra faire attention à ne pas délivrer les filles querelleuses qu'elle transforma en chats. Les mêmes esprits comprendront l'origine volcanique du Meißner dans ces orgues de basalte aux reflets légèrement bleutés. 
L'imagination sait toujours poétiser le spectacle de la nature. Et nous, partagés entre la raison et le rêve, nous chercherons l'équilibre dans les plaisirs de l'Allemagne sous Covid. 

Hombressen 2 (Hesse)


Photos : la nuit, à Hofgeismar, traces des Huguenots à Bad Karlshafen, dans les rues de Hann-Münden. 

Dans les lumières de la nuit qui donnent une couleur éthérée aux façades des maisons de Hofgeismar, devant la statue d'un prince éveillant une belle endormie, nous nous disputions gentiment sur la paternité des contes, ou du moins de leur adaptation, entre Perrault et les frères Grimm. La réponse est assez complexe. 
Le Landgrave de Hesse, Carl, créa une ville nouvelle pour accueillir les Huguenots fuyant la France après la révocation de l'édit de Nantes. Ici, pas de maisons à colombages, trop anciennes, mais un plan symétrique organisé autour du port fluvial, dans le style classique de l'époque, mâtiné de baroque. Cette ville, non achevée en raison des vicissitudes de la vie politique allemande de l'époque, a pris le nom de Bad Karlshafen et est l'aboutissement du chemin des Huguenots qui part de Poët-Laval, dans la Drôme, remonte en Suisse en passant par le Dauphiné et les Savoie, traverse la Suisse du Sud au Nord pour entrer en Allemagne et poursuivre sa route jusqu'à cette ville à l'extrémité Nord-est de la Hesse. Nulle trace de l'héritage français, hormis sans doute au cimetière. 
En descendant la Weser, Hann-Münden expose le long de ses rues ses maisons en bois toujours aussi travaillées, dont la poutre gravée en gothique nous éclaire, à condition de la déchiffrer, sur la vie des premiers propriétaires ou sur leur qualité, ou encore de spiritualité par un verset choisi de la Bible. Toujours est-il qu'au vu des clystères que tient ce médicastre peu affable, nous ne nous y arrêterons pas. 

Hombressen (Hesse)

Photos : Clausthal-Zellerfeld, chevalement, église, maison natale de Robert Koch. 
Göttingen : statue de la gardienne d'oies, plaques commémoratives. 


Claudsthal-Zellerfeld acquit sa richesse par l'exploitation des minerais de fer si nombreux dans son sous-sol. De nos jours, les mines ont fermé depuis près de 100 ans, mais subsiste une des plus réputées écoles des mines d'où était sorti Wilhelm Albert, l'inventeur génial du câble porteur qui sert encore pour les téléphériques et autres transports de ce type, les ponts suspendus ou à haubans. 
Le musée consacrée à ces mines nous semble (logiquement ?) poussiéreux et nous renoncerons à sa visite, mais le chevalement encore visible nous apportera les émotions et la nostalgie attendues. 
Est-ce pour cette raison que cette ville moyenne abrite la plus grande église en charpente d'Allemagne mais qui hélas restera fermée. Les promesses apportées par son extérieur resteront sans réponse. 
Et en cette période de pandémie, il est cocasse de trouver la maison natale de Koch, le découvreur du bacille qui porte son nom, celui de la tuberculose, le Covid de l'époque en quelque sorte.
"Nous, nous avons nos matins blêmes
Et l'âme grise de Verlaine,
Eux c'est la mélancolie même,
A Göttingen, à Göttingen",
chantait Barbara. N'empêche que cette mélancolie ne semble guère partagée par cette jeunesse étudiante qui éclate de partout, à pied, à vélo, s'agglutine devant la statue de la gardienne d'oies qu'elle fleurit une fois le diplôme obtenu. 
Peut-être cette mélancolie est à chercher dans le quartier juif aux nombreuses maisons à colombages où l'on peut trouver sur le trottoir des petites plaques rappelant le destin tragique de leurs habitants. 
Hombressen nous permettra de joyeuses retrouvailles avec Régine et Franck, et lors de la promenade qui suivra le rituel café trinken, une odeur tenace de tourbe s'échappant d'une cheminée nous renverra en Irlande.